Lorsque nous avons vu cette maison pour la première fois, même l’agent immobilier semblait gêné de nous la montrer.
— Je préfère vous prévenir… Il y a énormément de travail.
Il n’exagérait pas.
La toiture était partiellement effondrée. Plusieurs fenêtres n’avaient plus de vitres. La peinture de la façade avait disparu depuis longtemps et, autour de la maison, les mauvaises herbes étaient devenues si hautes qu’on distinguait à peine le chemin menant à la porte.
À l’intérieur, c’était encore pire.
Le plâtre tombait des murs.
Certaines pièces sentaient l’humidité.
Le plancher grinçait sous chaque pas et, dans l’ancienne cuisine, il ne restait pratiquement plus rien à sauver.
Mon mari, Julien, avançait devant moi avec une lampe de poche.
À un moment, il s’est retourné.
— Tu penses à la même chose que moi ?
J’ai regardé autour de moi.
— Que nous devrions partir immédiatement ?
Il a ri.
— Non. Que cette maison pourrait être magnifique.
Je croyais qu’il plaisantait.
Mais il était parfaitement sérieux.
La maison était abandonnée depuis presque quinze ans. Les derniers propriétaires avaient commencé quelques travaux avant de renoncer. Depuis, personne n’avait voulu s’en occuper.
Le prix avait baissé plusieurs fois.
Certains acheteurs étaient venus uniquement pour le terrain.
Un entrepreneur avait même expliqué au propriétaire qu’il serait probablement plus simple de tout démolir et de reconstruire.
Pourtant, quelque chose nous retenait.

Sous les murs abîmés, on distinguait encore de vieilles poutres en bois.
Dans le salon se trouvait une cheminée en briques presque intacte.
Les grandes fenêtres donnaient sur un jardin envahi par les plantes, mais suffisamment vaste pour devenir magnifique.
Et surtout, la maison avait cette chose impossible à expliquer.
Une âme.
Deux semaines plus tard, nous signions les papiers.
Lorsque nos familles l’ont appris, les réactions ont été immédiates.
— Vous avez acheté ça ?
— Vous êtes complètement fous.
— Vous allez dépenser une fortune.

— Pourquoi ne pas avoir acheté une maison normale ?
La mère de Julien a probablement donné le verdict le plus brutal.
Elle est restée devant la façade pendant quelques secondes avant de dire :
— Même gratuitement, je n’en voudrais pas.
Je n’ai rien répondu.
Parce qu’au fond, j’avais peur qu’elle ait raison.
Les premières semaines ont été épuisantes.
Nous avons commencé par vider la maison.
Des meubles cassés.
Des morceaux de plâtre.
Des planches pourries.
De vieux appareils électroménagers.
Des sacs entiers de déchets accumulés au fil des années.
Chaque soir, nous rentrions couverts de poussière.
Puis les vrais travaux ont commencé.
Une partie de la toiture devait être reconstruite.
L’électricité était entièrement à refaire.
La plomberie était inutilisable.
Plusieurs murs étaient tellement humides qu’il fallait retirer tout le revêtement avant même de savoir s’ils pouvaient être sauvés.
Et les mauvaises surprises semblaient ne jamais s’arrêter.
Un samedi matin, Julien a découvert une poutre abîmée derrière un plafond.
Le devis pour la réparer était beaucoup plus élevé que prévu.
Je me suis assise au milieu du salon encore en chantier et j’ai regardé autour de moi.
Il y avait de la poussière partout.

Des outils sur le sol.
Une brouette remplie de gravats près de la porte.
À cet instant, j’ai vraiment regretté notre décision.
— On aurait dû écouter tout le monde, ai-je murmuré.
Julien s’est assis à côté de moi.
— Peut-être.
Je l’ai regardé.
— Ce n’est pas exactement ce que j’espérais entendre.
Il a souri.
— Mais maintenant qu’on a commencé, j’ai envie de voir jusqu’où on peut aller.
Alors nous avons continué.
Nous avons fait nous-mêmes tout ce que nous pouvions faire sans danger.
Nous avons retiré les anciens revêtements, poncé certaines poutres, peint les murs, restauré plusieurs portes et passé des week-ends entiers à nettoyer le jardin.
Pour les travaux importants, nous avons fait appel à des professionnels.
Petit à petit, la maison a commencé à changer.
D’abord, le nouveau toit.
Puis les fenêtres.
Ensuite, les murs.
Lorsque les vieilles poutres du salon ont été nettoyées, nous avons décidé de les laisser apparentes.
La cheminée en briques, que certains nous conseillaient de supprimer, est devenue l’élément central de la pièce.
Nous avons choisi des murs clairs, du bois naturel et des meubles simples.
Nous ne voulions pas transformer cette vieille maison en construction neuve.
Nous voulions qu’elle garde une partie de son histoire.
La cuisine a été la transformation la plus spectaculaire.
L’ancienne pièce sombre et humide est devenue un espace lumineux avec une grande table en bois au centre.
Le jour où les dernières lampes ont été installées, je suis restée plusieurs minutes dans l’embrasure de la porte.
J’avais du mal à croire qu’il s’agissait du même endroit.

Mais il restait encore l’extérieur.
Nous avons réparé la façade, remplacé les gouttières et dégagé entièrement le jardin.
Sous des années de végétation, nous avons même découvert une petite allée de pierres qui menait autrefois jusqu’à l’entrée.
Nous l’avons restaurée.
Presque un an après le début des travaux, nous avons enfin emménagé.
Le premier soir, nous étions assis dans le salon devant la cheminée.
Notre chien dormait sur le tapis.
La maison était silencieuse.
Pas le silence froid de la première visite.
Un silence chaleureux.
Celui d’une maison habitée.
Quelques semaines plus tard, nous avons invité nos familles à déjeuner.
La mère de Julien est arrivée parmi les premières.
Elle est sortie de sa voiture et s’est arrêtée devant la maison.
Longtemps.
Je me souvenais parfaitement de ce qu’elle avait dit la première fois.
« Même gratuitement, je n’en voudrais pas. »
Cette fois, elle n’a rien dit.
Elle est entrée.
Elle a regardé le salon.
Puis la cuisine.
Puis les poutres restaurées.
Finalement, elle s’est tournée vers nous.
— C’est vraiment la même maison ?
Julien a souri.
— Exactement la même.
Elle a secoué la tête.
— Je n’arrive pas à y croire.
Je n’ai pas résisté.
— Pourtant, même gratuitement, vous n’en vouliez pas.
Elle m’a regardée.
Puis elle a éclaté de rire.
— D’accord. Celle-là, je l’ai méritée.
Aujourd’hui, cela fait presque deux ans que nous habitons ici.
Le plus amusant, c’est ce qui se passe parfois devant notre portail.
Des personnes ralentissent en passant.
Certaines s’arrêtent.
Quelques-unes prennent même la maison en photo.
Un jour, un homme du quartier nous a expliqué qu’il connaissait la propriété lorsqu’elle était encore abandonnée.
— Je pensais qu’elle finirait par être démolie, nous a-t-il confié. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle puisse devenir comme ça.
Je regarde parfois les photos prises le jour de notre première visite.
La toiture cassée.
Les fenêtres vides.
Les murs abîmés.
Le jardin complètement envahi.
Puis je lève les yeux vers notre salon, vers les vieilles poutres que nous avons conservées et vers la cheminée que tout le monde voulait enlever.
Et je comprends quelque chose.
Nous n’avons pas simplement rénové une maison abandonnée.
Nous avons donné une seconde chance à un endroit que presque tout le monde avait déjà condamné.
Et finalement, la maison que personne ne voulait est devenue celle devant laquelle les gens s’arrêtent.

