Lorsque Claire et Julien ont vu cette maison pour la première fois, même l’agent immobilier leur a demandé s’ils étaient vraiment sûrs de vouloir entrer.
La façade était fissurée.
L’enduit tombait par plaques.
Les fenêtres étaient vieilles, certaines ne fermaient même plus correctement, et le jardin avait pratiquement disparu sous les mauvaises herbes.
La maison était vide depuis près de quinze ans.
Dans le quartier, tout le monde la connaissait.
On l’appelait simplement « la vieille maison abandonnée ».

— À votre place, je chercherais autre chose, leur avait même conseillé un voisin lorsqu’il les avait vus devant le portail.
Mais Claire ne regardait pas les murs abîmés.
Elle regardait les grandes fenêtres.
Julien, lui, observait la toiture, les murs épais et la disposition des pièces.
— Elle est encore solide, murmura-t-il.
Ils décidèrent de l’acheter.
Le prix était intéressant, mais il y avait une raison : presque tout était à refaire.
Lorsqu’ils reçurent enfin les clés, ils entrèrent avec deux sacs, quelques outils et énormément d’enthousiasme.
Cet enthousiasme ne dura pas longtemps.

Dès les premiers jours, ils découvrirent l’ampleur réelle des travaux.
Sous plusieurs couches de peinture, l’humidité avait attaqué certains murs.
Une partie du plafond devait être entièrement reprise.
L’installation électrique était ancienne.
La plomberie devait être remplacée.
Et lorsqu’ils commencèrent à retirer les vieux revêtements, ils découvrirent encore davantage de dégâts.
Julien resta un long moment au milieu du salon éventré.
— On s’est peut-être lancés dans quelque chose de trop grand pour nous.
Claire regarda autour d’elle.
Il y avait de la poussière partout.
Des morceaux de plâtre couvraient le sol.

On distinguait par endroits les briques sous les murs.
Elle aussi avait peur.
Mais elle répondit :
— Maintenant qu’on a commencé, on va jusqu’au bout.
Pendant les semaines suivantes, leur vie tourna presque entièrement autour de cette maison.
Après le travail, ils venaient retirer les gravats.
Le week-end, ils nettoyaient, mesuraient, ponçaient et choisissaient les matériaux.
Des professionnels s’occupèrent de l’électricité, de la plomberie et des travaux structurels les plus importants.
Claire et Julien faisaient tout ce qu’ils pouvaient eux-mêmes.
Peu à peu, la maison commença à changer.
Les pièces sombres furent ouvertes.
Les murs furent réparés.
De nouvelles fenêtres laissèrent entrer une lumière que la maison n’avait probablement pas connue depuis des années.
Puis vint le jour où les vieux murs gris disparurent sous une peinture claire.
Pour la première fois, Claire resta au milieu du salon et réussit à imaginer leur vie ici.
Une table près de la fenêtre.
Un canapé.

Des plantes.
Des amis autour d’un dîner.
Un véritable foyer.
Mais la transformation la plus spectaculaire restait encore à venir.
Ils s’attaquèrent à l’extérieur.
La façade abîmée fut restaurée.
La toiture fut remise en état.
Les anciennes fenêtres furent remplacées.
Les mauvaises herbes laissèrent place à une pelouse, quelques arbustes et un chemin menant jusqu’à l’entrée.
Quelques mois après le début des travaux, un homme s’arrêta devant la maison pendant que Julien travaillait dans le jardin.
C’était le voisin qui leur avait conseillé de ne pas l’acheter.
Il resta quelques secondes silencieux.
Puis il regarda Julien.
— C’est vraiment la même maison ?

Julien éclata de rire.
— Exactement la même.
Le voisin secoua la tête.
— Je pensais qu’elle finirait sous les bulldozers.
À l’intérieur, Claire terminait de ranger la cuisine.
Elle entendit la conversation par la fenêtre et sourit.
Car elle se souvenait parfaitement de leur première visite.
De l’humidité.
Des plafonds abîmés.
Des gravats.
Et surtout de ce moment où, au milieu du chantier, ils s’étaient demandé s’ils n’avaient pas commis la plus grosse erreur de leur vie.
Quelques semaines plus tard, tout était enfin terminé.
Un soir, Claire et Julien sortirent dans le jardin et regardèrent leur maison en silence.
La façade était lumineuse.
Le jardin était propre.
À travers les grandes fenêtres, on apercevait leur nouvelle cuisine et le salon qu’ils avaient imaginé des mois auparavant au milieu des gravats.
Claire prit Julien par le bras.
— Tu te souviens de la première fois qu’on s’est tenus exactement ici ?
— Oui.
— Tout le monde nous disait de partir.
Julien regarda la maison.
— Heureusement qu’on n’a écouté personne.
Aujourd’hui, lorsqu’on leur demande pourquoi ils ont acheté une maison que presque tout le monde considérait comme une ruine, Claire donne toujours la même réponse :
— Parce que les autres regardaient ce qu’elle était. Nous, on essayait de voir ce qu’elle pouvait devenir.

